Si Sommières m'était contée... * 8/07/2017 21:37:34 *
Si Sommières m'était contée...
par YVES BRUNEL
 


 
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Je m'en vais vous conter Sommières 
Vieille cité du Languedoc 
Née au tout début de notre ère 
Mais solide comme le roc.
Ici vécurent mes ancêtres,
Disparus depuis si longtemps,
Et qui reposent les chers êtres
Au champ de mort des protestants.
O toi ma fière citadelle
Qui sut te battre pour ta foi 
Huguenote et toujours fidèle 
Tu résistas contre le roi !
Aussi, dressée dans son prestige, 
Gardant son aspect féodal, 
La tour carrée, dernier vestige, 
Témoigne haut d'un idéal !
Et là-bas dans la Coustourelle
A l'ombre des pins parasols 
Crie l'été l'immense crécelle 
Des cigales de notre sol !
A côté, ligne sans pareille, 
Se profilant dans le ciel bleu, 
C'est le château de Villevieille 
Fier Cathare, fleuron du lieu.
 
De Garanel jusqu'à la Grave 
Déroulant son long ruban vert 
Vidourle lorsqu'il est bien brave 
Doucement s'en va vers la mer.
Mais attention s'il se déchaîne
« La valsa dé l'aïga-fola »
En attendant la prochaine
Emporte tout, ici et là...
C'est le temps de la vidourlade 
Qui enchantait nos coeurs d'enfants. 
Ravis nous suivions l'escalade, 
Menteur celui qui s'en défend !
Du vieux pont romain de Tibère 
Me penchant sur le parapet 
Je vois des carpes centenaires 
L'âge que leur donnait papé !
Près de moi la tour ogivale 
Et son clocher porteur d'effroi 
Lorsque dans la nuit médiévale
Le tocsin sonnait au beffroi.
Devant moi, douce perspective, 
La merveilleuse frondaison 
Des platanes bordant la rive 
Verts ou roux suivant la saison.

 
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Cinq rangées sur la promenade 
En font un havre de fraîcheur
Pour boulistes de l'esplanade
Vieilles gens, bambins et pêcheurs.
Au fond se trouvent les arènes 
Où s'exalte, les jours d'été, 
L'amour de la bouvine reine 
Acte de foi et de gaieté !
O pierres de soleil, mes passes, 
Dans l'écrin vert de Garanel, 
Sur vous j'ai retouvé la trace 
D'un enfant blond, presque irréel !
Joyeux il franchissait l'eau vive, 
Sautillant comme un passereau, 
Cependant que sur l'autre rive 
Chantait le moulin de Giraud !
J'aime flâner dans les rues basses 
Où se réfugie le passé 
Afin de découvrir, fugace, 
Un monde aujourd'hui dépassé.
Dans l'étrange quadrilatère 
Fait de ruelles à arceaux 
Ivre de charme et de mystère 
Le temps a formé ses faisceaux !
 
La vie suspend sa course folle 
Et le soleil s'avoue vaincu 
Ici mon âme batifole 
Mon oasis c'est... Bombe-Cul !
Ma rue c'était la rue Narbonne 
Ni eau, ni électricité, 
Notre vie fut pourtant bien bonne 
O rues basses de ma cité !
Les soirs d'été devant les portes 
S'installaient chaises et pliants 
C'était alors les heures fortes 
Pour ce peuple partout riant !
Le joyau de la vieille ville 
C'est notre place du Marché 
Est-ce Grenade ou bien Séville 
Ces arcades à l'air penché ?
Du Bourguet jusqu'à La Taillade 
Puis jusqu'aux Aires, quel bonheur, 
Je suis parti en escapade 
Sommières chante dans mon coeur !
Alors surgissent, pittoresques,
Les personnages fabuleux 
Qui constituent l'immense fresque 
De mes souvenirs merveilleux.

 
Si Sommières m'était contée...     3/4
C'est papé, sa canne et sa pipe, 
Toujours chantant, toujours sifflant, 
Et mamé dans ses pauvres nippes 
Son petit fagot sur le flanc.
C'est Moustet le pêcheur du fleuve 
Popeye hirsute en vieux gilet 
Fallait le voir, qu'il vente ou pleuve, 
Avec sa barque et son filet.
C'est Mahieuss, hâve et famélique 
Nasillant partout: « gna. . gna. .. gna » 
Pour vanter aux joueurs sceptiques
« La dindassa qu'es a gagna ».
C'est Madame Mourrut, pardine, 
Dans son baraquement-café 
Qui nous servait la grenadine 
Quand nous étions trop assoiffés.
C'est Lèbre l'as du sauvetage
Dans sa barque, droit comme un i 
Providence de nos étages 
Quand Vidourle quittait son lit.
C'est, poétique et douce image, 
Notre bon maréchal, Bourguet, 
Ferrant un cheval, sous l'ombrage, 
De notre place du Bourguet.
 
C'est Angèle avec sa charrette 
Vendant ses bonbons sur les quais 
Et Chocolat ses cacahuètes 
Débitées en petits paquets.
C'est Chaptal, facteur boulomane, 
Un manchot qui savait tirer 
Baptistou tirant sur son âne 
Qui lui ne voulait pas tirer !
C'est sous l'arceau, vision de rêve 
Dumas, l'habile sabotier, 
Façonnant ses esclops sans trêve 
Avec tout l'amour du métier.
C'est ce brave garde-champêtre 
Annonçant au son du tambour 
Et qui dans son discours s'empêtre 
A la joie des gosses autour !
C'est un vieux cocher, le bon ange, 
Dans sa calèche, à son train-train, 
Menant de la gare à l'Orange 
Les voyageurs du dernier train.
Ce sont les filles de Sommières 
Du coton les plus belles fleurs 
Allant par bandes tracassières 
Et faisant vibrer bien des coeurs !

 
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Ce sont des conscrits en goguette 
Portant cocardes et rubans 
Qui chantent et crient à tue-tête 
Pour que s'éclatent leurs vingt-ans !
Ce sont des novis et leur noce 
A qui l'on crie: « n'y a, n'y a pas qua » 
Pour, dans un tira-péou féroce, 
Prendre un bonbon... meilleur des cas !
Ce sont les pépés de l'hospice 
Allant à petits pas comptés 
Pour savourer, heure propice, 
Quelques instants de liberté.
Ils vont, heureux vaille que vaille, 
Trottinant vers l'habituel, 
Et nous de crier: « caga braille » 
Cet âge est vraiment trop cruel !
Ce sont aussi les bugadières 
Tapant très fort de leur battoir 
Agenouillées comme en prière 
Au saint office du lavoir.
C'est Trauchessec le pugiliste 
Bombette roi des razeteurs 
Metge le bon coureur cycliste 
Et Dombri tireur et pointeur.
Ce sont, Sommiérois anonymes, 
Tous ces simples et braves gens 
Survivant avec, c'est sublime, 
Beaucoup d'amour et peu d'argent !
 
Ce ne sont hélas que des ombres 
Se profilant sur mon chemin 
Et qui, pendant les heures sombres, 
Viennent me prendre par la main.
Alentour, intense et brûlante 
Distillant ses parfums subtils, 
La garrigue est là, haletante, 
Nostalgie de tous les exils !
Chantent alors les olivettes 
Des Mauvalats à Montredon
Chante l'olivier dans sa quête 
De paix, d'amour et de pardon !
Et le vignoble séculaire 
Dressé sur ses ceps valeureux
Porte raisins de la colère 
En attendant des jours heureux !
Notre horizon c'est la Cévenne 
Ligne bleue dans le lointain flou 
Image attrayante et sereine 
D'où jaillit le cher pic Saint-Loup !
O toi Sommières l'occitane 
Vieille terre de mes aïeux 
C'est à l'ombre de tes platanes 
Que je voudrais fermer les yeux.
Aussi reviendrai-je à la source 
Puiser encor au fond des temps 
Et quand s'achèvera ma course 
M'endormir là, le coeur content !
Yves BRUNEL